Ronan Urvoaz

Leader du pupitre basse et ténor du « City of Amsterdam Pipe Band »

Divroet New(e)z
: depuis combien de temps joues-tu de la batterie ? Et où as-tu appris ?

Ronan Urvoaz
: j’ai baigné dans la musique celte très tôt. Enfant turbulent et fils de batteur, il suffisait de me poser un casque sur les oreilles avec de la musique écossaise pour m’assagir. Les Shotts, Muirheads, Red Hackles et autres pipe bands écossais avaient sûrement des vertus thérapeutiques. Curieusement, j’ai suivi des cours de bombarde, mais voués à l’échec, étant d’un naturel plus frappeur que souffleur…


L’opportunité de jouer s’est offerte à moi bien plus tard, quand en 1986, j’ai devancé l’appel pour partir faire mon service militaire. Bruno Le Rouzic, intervenant musical au bagad de Lann-Bihoué, m’a pistonné en me vendant au gradé barbu de l’époque comme super percussionniste de Brest St-Mark ! Grâce aux conseils de mon père et armé d’une bonne vieille méthode de batterie écossaise signée Wilson Young, j’ai appris les rudiments de la caisse claire sans trop y croire. L’année suivante, je me retrouvais à 19 ans comme batteur-ténor « malgré nous » au bagad de Lann-Bihoué. À l’époque, les joueurs de basse et de ténor en Bretagne étaient bien souvent des rejets, ce qui était visiblement le cas dans la Marine… J’ai eu la chance d’être entouré de batteurs talentueux tels que Daniel Millarec et Alain Mary qui m’ont transmis leur passion et m’ont ainsi permis de passer une des plus belles années de ma vie.
J’ai décidé par la suite de persévérer en allant (vraiment) jouer à Brest St-Mark comme batteur caisse claire. En effet, le groupe avait délaissé la basse et les ténors pour incorporer batterie complète et percussions. La Kevrenn ne concourait plus depuis déjà quelques années et avait une conception très moderne de la musique de bagad. J’ai eu l’honneur et le privilège de jouer avec Alain Riou, Ronan Sicard, Joël Loquet et Bernard Della mais intégrer un ensemble caisse-claire aussi expérimenté fut naturellement très difficile. Alain m’a offert un peu de sa magie, Ronan m’a donné le goût du risque, Bernard m’a enseigné la patience et Joël la persévérance.
Deux ans plus tard, j’étais finalement accepté au sein du pupitre. Malgré un répertoire moderne, la Kevrenn vieillissait, même si d’excellents jeunes musiciens tels que Herri Loquet, Mickaël Cozien, Alain Cras et Fabrice Humeau dynamisaient le groupe. De fortes dissensions existaient déjà à Brest St-Mark et j’ai été témoin du départ douloureux d’Alain Riou… Ma passion pour le pipe-band me guida vers d’autres horizons et me permit ainsi de réaliser un vieux rêve d’enfance. Mon apprentissage de la caisse claire débuta réellement en Écosse…

DN : tu as beaucoup voyagé, parles-nous des différents pays dans lesquels tu as vécu et ce que tu y as trouvé en matière de musique?
RU : grâce au bagad, au pipe-band et au rugby, j’ai eu la chance de voyager un peu partout en Europe et aux États-Unis. Mais mon exil débuta en Écosse, en 1991.
Mes débuts en Grade 3 avec Perth and District Pipe-Band furent révélateurs sur le jeu écossais et il m’a fallu reprendre toutes les bases et retravailler beaucoup de mouvements. Stuart Ritchie, Brian Gibb et Crawford Allan m’ont beaucoup aidé et je leur en serai éternellement reconnaissant. Les jeunes batteurs, en Écosse, apprennent les rudiments techniques sans brûler les étapes, grâce à un savoir faire et à une méthode d’apprentissage bien structurée. Ils peuvent, de ce fait, accompagner rapidement les cornemuses en jouant des partitions très simples. Les plus grands comme Jim Kilpatrick les jouent encore lors des « Massed Bands » du grand défilé final, à chaque compétition. Ce fut une grande leçon d’humilité d’apprendre des frappes moins techniques, épurées, et facilitant une interprétation subtile et nuancée. Perth fut une bonne expérience en musique mais une galère au niveau de l’emploi.J’ai dû me séparer alors de mes nouveaux amis pour aller travailler à Aberdeen où j’ai joué au Stonehaven Pipe-Band. La rencontre avec George Clark m’a fait découvrir la dextérité technique, le talent, et une maitrise totale de l’instrument, tout cela avec un flegme déconcertant… Une révélation ! N’ayant sûrement pas le niveau pour jouer en Grade 1, j’ai dû alors me résigner à poursuivre mon apprentissage avec les juvéniles, en Grade 4. Malheureusement, un accident me causa une double fracture du pouce droit et mon avenir de batteur fut sérieusement compromis. À ma sortie d’hôpital, malgré la réussite de l’opération, les chances que j’atteigne un jour un excellent niveau en caisse claire étaient très minces.

Malgré l’ambiance festive du pipe-band (composé essentiellement de jeunes avec un effectif féminin très important), les choses se sont gâtées à Stonehaven quand George décida de partir jouer au Grampian Police Pipe-Band. J’ai suivi mon leader comme la plupart des batteurs.

J’ai décidé de revenir au ténor, instrument que je n’avais jamais vraiment abandonné. Sandra Douglas m’a enseigné les rudiments du style Norman « Haggis » Macleod des Vale of Atholl. Le Grampian Police Pipe-Band était en pleine ascension, dirigé de main de maître par Pipe Major Mike Murray. Fraîchement promu après avoir été champions du monde en Grade 3, le groupe concourait depuis seulement un an en Grade 2. Les policiers ne composaient que la moitié de l’effectif. En Écosse, la maréchaussée est plutôt bien perçue, ce qui explique pourquoi beaucoup de civils n’ont aucune réticence à jouer pour la police. Pipe Major Mike Murray était un magicien et un excellent leader, nos cornemuses avaient un son puissant avec un timbre presque métallique. Notre tonalité était très distinctive et enviée de beaucoup de bons pipe-bands. La saison 1994 fut, pour moi, une expérience musicale et humaine inoubliable. Nous avons remporté presque toutes les compétitions en Grade 2 ce qui nous a permis d’être promus. Le Grampian Police Pipe-Band était destiné à une bonne carrière en Grade 1 grâce à l’arrivée en 1996 d’un nouveau leader en batterie et d’autres musiciens talentueux. Malheureusement, cela a créé beaucoup de problèmes au sein du groupe. Je suis un des premiers à avoir quitté la police et d’autres ont suivi comme le pipe major, Mike Murray. Le pipe-band a bien failli être complètement dissout et à connu des heures difficiles.
Aujourd’hui, je suis content de le voir ressurgir grâce aux nombreux jeunes musiciens et au Pipe Major Drew Sinclair.
Un bref appel téléphonique à Gordon Campbell et je me retrouvais avec le Scottish Gas pipe-band. Norman « Haggis » Macleod, en charge du pupitre basse et ténor m’a chaleureusement accueilli ainsi que Jim Walker, le leader en batterie. Mon passage à Scottish Gas fut épisodique car la distance à parcourir et mon travail ne me permettaient pas de venir assister à toutes les répétions. Mes brèves apparitions furent aussi riches en enseignements musicaux qu’en rapports humains. Les « Gas » étaient le plus bagad des pipe-bands, un peu punk sur les bords. Un mélange très hétéroclite, composé de toutes sortes de gens, du vieux militaire bougon au rabbin rock’n’roll. Pour raisons personnelles, j’ai décidé de quitter l’Écosse et de rentrer en France en 1998.

DN : aujourd’hui tu es au « City of Amsterdam Pipe-Band » qu’y fais-tu ?

RU : en 1999, je suis parti vivre aux Pays-Bas pour de nouvelles aventures. J’ai bien essayé de reprendre le pipe-band avec le City of Amsterdam mais j’étais déjà impliqué au club de rugby. Concilier vie professionnelle, famille et loisir n’est pas toujours facile. Je suis également passionné en histoire et, tous les ans, je représente les familles de soldats américains, morts pour la libération de Brest. Je suis en contact permanent avec des vétérans américains et consacre une partie de mon temps à retrouver les endroits ou ils se sont battus en Bretagne.
Malgré tout, je suis revenu au City of Amsterdam Pipe-Band, bien décidé à reprendre la musique. Carel Ooms, leader en batterie, m’a invité à diriger le pupitre basse et ténor. Les batteurs sont très expérimentés et ont un son bien particulier, j’espère seulement y apporter ma touche personnelle. Le groupe à été récemment promu en grade 2 et a acquis une certaine réputation en Écosse. Le répertoire du « City » est à la fois traditionnel et moderne avec un style bien distinctif. L’approche musicale plus que folklorique m’a séduit dans ce groupe, contrairement à beaucoup de pipe-bands en Europe continentale. Cette année, nous irons concourir en Écosse (Dumbarton et Cowal) et participerons à presque toutes les compétitions en Allemagne, Belgique et Hollande.

DN : quelles sont tes relations avec la musique traditionnelle bretonne aujourd’hui ?

RU : lors de mes séjours en Bretagne, déçu par l’attitude de certains bagadoù à mon égard, j’ai gardé mes distances afin d’éviter tout conflit. Visiblement, le pipe-band était encore mal perçu dans le milieu. Je suis heureux de constater que les mentalités ont grandement évolué aujourd’hui : d’excellents bagad comme Cap Caval, Briec ou Roñsed Mor venant concourir en Écosse en sont la preuve.

« la musique en Bretagne est beaucoup plus riche qu’en Écosse »

Mon plus grand regret est de ne pas être resté en contact avec mes nombreux amis musiciens bretons. J’ai fait le choix de m’investir dans le pipe-band, où j’étais le bienvenu, et cela au détriment de mon héritage culturel. C’est dommage car je pense sincèrement que la musique en Bretagne est beaucoup plus riche qu’en Écosse. Des gens tels que Denez Prigent, Bruno Le Rouzic ou les frères Molard ne cessent jamais de me surprendre. La vie de bagad est plus conviviale, il y a plus de liberté dans le choix des airs, l’interprétation et l’apport d’instruments externes. Les pipe-bands sont issus de formations militaires et en ont conservé la discipline. La rigueur se ressent aussi dans leur façon mécanique d’interpréter certaines mélodies.

DN : on t’a donné un surnom ?

RU : le dernier en date est « Mad Dog ». Mesurant 1 m 70 et ne pesant que 75 kg, il m’a fallu mettre du cœur à l’ouvrage sur les terrains de rugby. Jouant en première ligne, je dois être un des plus petits talonneurs en Europe. Une âme d’avant, enfermée dans un corps d’arrière, atteint du syndrome de Napoléon, comme le Jack Russel qui se prend pour un Doberman. D’habitude, je n’aime pas trop les surnoms car ils sont souvent réducteurs, voir même cruels, mais celui-ci est parfaitement justifié.

DN : dans tes rêves de musiciens les plus délirants, on te retrouve où ?

RU : c’est déjà fait, et bien au-delà de mes espérances. Je voulais aller vivre en Écosse pour intégrer un pipe-band, j’ai eu la chance de jouer au plus haut niveau en Grade 1 en débutant tout en bas. Sur mon chemin, j’ai rencontré des gens formidables et je me suis fait des amis aux quatre coins du globe. Je compte bien continuer avec le City of Amsterdam Pipe-Band.

DN : ton meilleur souvenir ?

RU : sans hésitation, l’année 1994 avec Grampian Police Pipe-Band quand, en Grade 2, nous avons remporté presque tous les trophées : Scottish, British, Cowal et second aux championnats du monde. Nous avons été élus « Champion of Champions », ce qui nous a propulsés en Grade 1.

DN : la pire de tes sorties ?

RU : Stonehaven Feein’ Market en 1993, quand avec Simon Lipp, nous avons croisé le chemin de Thomas Lafferty, repris de justice, junky et armé d’une batte de base ball. Simon à été touché à la tête et moi à la main. Dans sa fuite, il s’en est pris à une fillette de 13 ans, à un vieil homme de 79 ans et à un policier. Condamné à cinq ans ferme, Il s’est suicidé dans la prison de Shotts huit mois plus tard.

DN : un réflexe ou un gri-gri avant de monter sur scène ?

RU : je ne suis pas superstitieux, le meilleur gri-gri est le travail chez soi et en répétitions. Un bon « vieux coup de whisky » avant de rentrer dans l’arène est certainement plus efficace, beaucoup de pipe-bands le font.

DN : qu’est ce qui t’énerve le plus sur ton instrument ?

RU : le ténor écossais est aussi visuel qu’acoustique, ce qui ne laisse pas de place à l’erreur. Si je joue mal, non seulement ça s’entend mais ça se voit aussi !

DN : composes-tu ? Si oui comment t’y prends-tu ? Quelles sont tes sources d’inspiration ?

RU : Carel Ooms, mon leader en batterie, écrit les partitions pour basse et ténor. Nous sélectionnons ensemble les éléments rythmiques à conserver et répartissons les différentes tonalités au sein du pupitre. Il me laisse libre de rajouter les mouvements visuels si caractéristiques aux batteurs-ténor de pipe-band. Comme beaucoup, je m’inspire des autres groupes en essayant d’innover. Je m’intéresse aussi aux « marching bands » américains et aux percussions classiques, brésiliennes ou africaines.

DN : une partition que tu adores et que tu voudrais conseiller ?

RU : Lord Alexander Kennedy composé par Bobby Rea, magistralement interprété par les R.U.C. aux championnats du monde de 1989.

DN : tu as d’autres intérêts en matière de musique ?

RU : j’écoute toutes sortes de musiques en fonction de mon humeur, de Beethoven aux Beastie Boys en passant par Léo Ferré et Dave Brubeck.

DN : tes projets d’avenir ?

RU : fonder une famille avec ma fiancée Morgane. La construction d’un mémorial dédié aux soldats américains morts pour la libération de Brest. Et continuer le pipe-band et le rugby aussi longtemps que possible.

DN : petit mot de la fin

RU : La musique m’a fait rencontrer toutes sortes de gens fascinants : du réparateur en électroménager daltonien au flic non violent. Le mot de la fin serait pour moi de ne pas trop se prendre au sérieux et surtout de se faire plaisir.

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