Jean Lallour de Scrignac, danseur de la Gavotte Calanhel



Jean Lallour
: je suis né à Kerlaëron, sur la commune de Plourarc’h, dans la région Calanhel dont la gavotte porte le nom. Je suis le 7e d’une famille de 10 enfants. Je suis né le 10 février 1933, donc je suis pas jeune-jeune. Avec mes frères aînés Ernest et Louis, j’ai été initié de très bonne heure à la danse bretonne, l’authentique gavotte pratiquée dans la région dans les années 30 et 40. À cette époque, les jeunes ne quittaient pas la famille sans savoir danser ou chanter (la danse tro).
Mes parents étaient cultivateurs, et lorsque j’ai quitté l’école j’ai dû m’occuper des vaches, comme tous les plus jeunes dans les familles. Puis quand mon frère est sorti de l’école à son tour c’est lui qui a pris la relève et moi j’ai pris les autres travaux. J’allais travailler deux jours par semaine chez une personne dans un village voisin, et deux jours chez une autre. Je suis même allé en Normandie pour faire l’arrachage des betteraves.Pour se reposer on dansait.

J’étais dans un grand village, mes deux frères Louis et Ernest chantaient. Il y avait aussi Auguste Lagadec qui faisait un peu d’accordéon et qui chantait aussi, et dans le temps presque tout le monde chantait. Donc on dansait déjà quand y’avait les foins, la moisson, l’arrachage des pommes de terre. Pour se reposer on dansait, c’était une façon d’évacuer la fatigue. Et on repartait bien le lendemain…

Tous les ans on fêtait le “café” du jour de l’an, c’était chez l’un puis chez l’autre. C’était un café qui durait des fois un mois, un mois et demi. Là, on dansait presque toujours la gavotte. C’est là que j’ai appris à danser d’ailleurs. Mon frère Louis chante toujours. Il sortait de la maison, il prenait ses faux pour aller aux champs, et à peine il était sur les chevaux qu’il chantait déjà. Mais on disait à ce moment là : war’n ton da zegas ar saout maez, sur le ton d’amener les vaches aux champs, qui est un peu le ton de l’appel à la danse. J’ai d’ailleurs un enregistrement qui a environ 45 ans et où on entend Louis chanter avec un gars du village.

On dansait clandestinement.

Pendant la seconde guerre mondiale il n’était pas possible de danser dans les bals et il n’y avait presque plus personne dans les campagnes. Il a fallu trouver un moyen de danser clandestinement alors on a dansé en famille, entre amis et voisins, après les dures journées de labeur et les fêtes, surtout celles de jours de l’an.
Après la guerre il y a eu les bals avec les danses modernes et je pense que ça a été une catastrophe. Ce n’est que dans les années 70 qu’on a recommencé à s’intéresser aux danses bretonnes.

Nous étions les émigrés de ce temps là.

Après j’ai été dans la région parisienne en 1957 exactement, comme la plupart des gens. Pour moi, les 3/4 de ceux qui étaient nés avant et pendant la guerre et qui étaient des jeunes gens pendant les années 45/60, sont partis dans la région parisienne, et peut-être seulement le quart est revenu. Les autres sont restés. On était obligé de partir pour le travail. Nous étions les émigrés de ce temps là. Il y avait du travail en Bretagne mais le travail par ici était un travail dur et ça payait pas, donc on faisait comme font beaucoup d’étrangers en ce moment, on allait où on pouvait, trouver du boulot et pouvoir manger à peu près.
À Paris j’étais chauffeur de bus et puis après contrôleur.

Divroet Ne[w]ez : comment as-tu pu ne pas oublier ton breton dans tout ça ?

JL : ben, quelque chose qu’on a bien appris on n’oublie pas, hein. J’ai rencontré des Bretons là-bas, donc je parlais un peu de temps à autre ; quand je venais par ici je parlais aussi le breton et entre nous à la maison on parlait quelquefois le breton.
Par contre, mes enfants n’ont pas appris. L’aîné a un peu appris parce que quand il venait chez ses grands-parents à Scrignac qui étaient âgés et qui parlaient à peine le français, il était obligé de parler le breton.

On a dû nous obliger à parler le français !

Moi quand je suis rentré à l’école, je ne connaissais pas un mot de français, donc on a dû nous obliger à parler le français et non pas le breton. J’entends certains critiquer à cause de ça mais si on apprenait pas le français on ne pouvait pas se développer dans la vie, on était coincé. La chose qu’on n’a pas su faire c’est garder le breton et c’est dommage.

Pendant une époque le centre Bretagne a gardé la culture de la danse et du parler breton alors que ça dans le Finistère et autres régions il n’y en avait presque plus.

Les Bretons émigrés ont ramené la culture en Bretagne.

À Paris quand on se rencontrait chacun montrait ce qu’il avait appris plus jeune, et c’est comme ça qu’on peut dire que la danse bretonne de toute la Bretagne est venue de la région parisienne, comme la musique. Ce sont les Bretons émigrés qui ont ramené la culture en Bretagne car les acteurs de la tradition bretonne étaient partis. D’ailleurs les gens qui sont restés ne pratiquent pas beaucoup la danse bretonne, c’était surtout les parisiens.
Mais la danse bretonne dans le temps c’était autre chose qu’une danse. C’était une “lutte”, c’était à celui qui danserait le mieux, le plus longtemps, c’était aussi une façon d’approcher les filles.

Pour toi, quelles sont les grandes zones de styles en pays gavotte ?

Déjà quand on va vers Châteauneuf, il y a la gavotte Dardoup qui est faite différemment. C’est une gavotte en trois et quatre.
Si tu vas sur Poullaouen y’a la gavotte en 3 et 4 et Loeiz Ropars, lui, il la faisait en 4 et 5, hein. Son frère la fait en 3 et 4 mais lui la fait en 4 et 5. C’est une extension du fisel. Et autrement, ici, faisant partie de Poullaouen, Scrignac, Berien, La feuillée, Locmaria Berien, Huelgoat, Plouyé, et tout ce qui s’ensuit, ils font la gavotte en 4 et 5. La base de la danse c’est qu’au temps 4 et au temps 8 on a le pied en l’air, mais si on reste dans cette base de danse ça n’a pas d’allure, ça ne donne rien.
Par rapport à la gavotte de la région Calanhel, on double les pas au temps 3 et au temps 5. Ici sur la gavotte montagne y’en a beaucoup qui doublent le pas au temps 5. Il faut décomposer les pas pour bien les comprendre et ça peu de gens sont capables de le faire.

Robert Bastard, le chanteur, a aidé à amener la gavotte Calanhel en 5 et 6, alors que lui même ne fait pas le 5 et 6. En 2002 il a fait un stage à Guingamp auquel j’ai assisté.

DN : peux-tu nous en dire plus sur la gavotte Calanhel ?

JL : pour bien danser la gavotte, il faut avoir quelqu’un qui pousse. Quand il y en a un qui pousse, les autres vont… Je vais à Menez Meur pour le concours depuis 1993 sur la demande de Job Goué. La première fois que j’y suis allé je connaissais très peu de monde, je suis arrivé sur la piste, une femme est venue vers moi qui s’appelle Stéphanie Edwet et m’a dit : “on me dit que tu es le meilleur danseur de la gavotte Calanhel”. Je lui ai répondu que je suis peut-être pas le meilleur danseur mais que je suis de la région Calanhel et que j’ai appris la gavotte sur le tas. Nous avons dansé ensemble. Quand on a commencé j’étais le meilleur danseur je crois mais quand on a terminé, y’avait que moi qui savait pas danser (sourire).

Donc j’ai continué les années après et j’ai toujours dit, je continuerai la gavotte telle que je l’ai apprise sur le tas. On me regardait d’ailleurs, y’en avait certains qui essayaient de faire pareil. Dans les concours, je suis souvent le seul à faire le pas Calanhel alors que tous les autres sont en 5 et 6. Et comme ça a été filmé moi j’ai tous ces films là, car j’ai fait filmer beaucoup de choses.

Une année j’ai dansé avec une jeune de 25 ans qui dansait la gavotte Calanhel et je lui ai dit : “tu fais le pas Calanhel comme tu as l’habitude de le faire mais surtout tu regardes pas mes pieds. Et quand c’est pas moi qui pousse, c’est toi”. On a fait, on a poussé les autres et on a déstabilisé tout le monde parce qu’ils regardaient tous mes pieds. Alors là, ils ont pas pu faire autrement que me donner le premier prix et la fille avait aussi eu le premier prix chez les femmes.

À partir de là, Alan Pierre a commencé à réfléchir. À chaque fois que j’allais le voir, il revenait toujours avec toute sa technique et tout ce qui s’ensuit. Lui, c’est plutôt un professionnel de la danse qu’autre chose, hein, et donc avec ça, il me coinçait à chaque fois. Un beau jour j’arrive le voir là-bas, il me dit tiens tu vois Jean, je ne t’oublie pas, je suis sur la gavotte Calanhel là et j’ai marqué la “gavotte à Jean Lallour”. Je lui dit “mais Jean Lallour, il a pas de gavotte… c’est la gavotte à tout le monde”. Donc je suis reparti de là-bas encore un peu déçu ce jour là. Mais peut-être une quinzaine de jours après, je retourne à Quimper, je dis tiens je vais aller voir Alan Pierre et là on a recommencé à discuter de la gavotte Calanhel. Je lui ai dit : “maintenant tu prends une feuille, un crayon et c’est moi qui parle”. Je lui ai expliqué le “fla” qui est un coup répété de batteur. Moi j’utilise ce mot au lieu de dire 5 et 6.
En 2000, Alan Pierre m’a téléphoné et m’a demandé si je pouvais amener toute ma famille avec moi à Menez Meur. Tu les fais danser et je veux voir Louis danser, et les autres. J’ai amené ceux que j’ai pu avec moi et on a fait une démonstration de danse là-bas telle qu’on l’a apprise sur le tas. Quand je danse, je rajoute des pas, je double des pas et donc je danse pas toujours pareil, et c’est ça qui déstabilise les gens qui me regardent. Je fais ça pour faire voir qu’il y a autre chose dans la danse et pour que cette gavotte ne se perde pas.

Importance du tuilage ?

Il y a une chose importante aussi dans le chant c’est le tuilage, et le tuilage se perd et c’est dommage car il sert au moment où le diskan prend sur l’autre, à appuyer sur le coin qu’il faut appuyer, ça permet d’accentuer un temps à un moment de la danse et c’est ça qui est très important car il faut motiver les danseurs, leur donner envie de danser.

Pour le bal il peut être plus ou moins rapide, ça dépend des personnes. Beaucoup de musiciens et aussi beaucoup de chanteurs ont du mal avec le bal au début. Ils ont plus de mal avec le bal qu’avec la danse elle-même et donc des fois, ils le font très court.

À Poullaouen j’ai dansé une gavotte de plus d’une heure !

C’est arrivé à Poullaouen y’a 4-5 ans, ils ont fait une gavotte d’une heure 05 pour finir. Moi j’ai commencé la gavotte dès le début et je voyais qu’au bout d’un certain temps ma cavalière partait et y’avait une autre qui venait, mais des jeunes hein, qui repartaient après, et une autre qui revenait etc. et j’ai appris il y a quelques temps qu’elles s’étaient entendues pour savoir jusqu’où je pouvais aller ! Moi j’avais pas fait attention et j’ai tenu jusqu’au bout hein… Moi, une fois que je suis parti, je suis parti.

DN : et la danse fisel ?

JL : la danse fisel c’était Rostrenen, Carhaix, Maël-Carhaix, ça n’allait pas beaucoup plus loin. Les Bretons qui étaient à la guerre dansaient et chantaient dans les tranchées. Beaucoup de chansons sur la guerre ont été faites là d’ailleurs. Beaucoup d’amitiés se sont liées pendant la guerre et donc quand la guerre a été finie les copains se retrouvaient à l’occasion de mariages, fêtes, etc. même s’ils n’étaient pas du même coin. Les danses se sont donc mélangées et les gens d’une région ont appris à danser les danses d’une autre région de cette manière là. Et souvent quand un gars se mariait il mettait son copain de guerre garçon d’honneur lui donnait une jolie cavalière qu’il commençait à fréquenter et avec qui il se mariait souvent après. Et les danses se sont mélangées, c’est normal. Et pour la danse fisel c’est ça, c’est tout simplement une gavotte en 4 et 5 mais on lui donnait beaucoup de punch. Et je dis que Jeanneau Le Koz a fait du beau travail avec cette gavotte là, car le pas n’est pas dur à apprendre mais pour faire les ciseaux tel qu’il fait c’est autre chose.

J’ai entendu Jean Ebrel, le grand-père à Annie, parler du concours de gavotte à Guerlesquin, il dansait la gavotte de la région Calanhel aussi. Il allait faire le concours à Guerlesquin avant la guerre et quand il rentrait chez lui, on lui demandait de faire voir ses fesses et s’il n’avait pas suffisamment sali ses fonds de culottes on lui disait qu’il n’avait pas dansé.

La danse plinn avait assez mal démarré au début, Michel Déridolou a arrangé beaucoup de choses dedans, et il a fait une belle danse avec le pas plinn qui est une danse dynamique quand on la fait comme il faut. Ce n’est pas une danse si fatigante si on est bien placé et bien encadré. Il y a aussi des techniques pour s’économiser. La position des bras, la position du corps est très très importante. Celui qui apprend à danser et qui fait des mouvements qui ne sont pas les bons, que ce soit amener les genoux vers l’avant ou amener les pieds vers l’arrière, il pèse sur ceux qui sont autour de lui, donc il les empêche de danser.

J’apprends aux gens à danser en marchant.

Une chose que je n’ai peut-être pas dite et que t’as peut-être pas vu, la danse c’est une autre façon de marcher et moi je l’apprends aux gens en marchant. Maintenant, y’en a d’autres qui ont d’autres styles, comme l’autre jour j’ai eu Naïg Raviar au téléphone, la fille de Jean-Michel Guilcher, elle c’est une technicienne de la danse et moi j’ai du mal à comprendre son langage comme elle a du mal à comprendre le mien. On a discuté de certaines choses l’autre jour et je lui ai dit qu’en discutant on arriverait pas à grand chose, qu’il fallait qu’on se retrouve une journée ensemble. Quand son père a fait son enquête entre 53 et 60, un jour il est arrivé à Scrignac, il avait entendu dire qu’à Trinivelle y’avait le battage. C’était un grand village où il y avait le battage pendant 8 jours. Donc il est arrivé là-bas dès le matin avec Yvon son fils et il s’est présenté. Les gens se sont demandés mais qui c’est ce gars là, qu’est-ce qu’il vient faire là, mais quand le machin s’est mis en route, il a fait comme les autres : il a fait tomber la veste et au boulot, il a travaillé avec eux toute la journée. Et le soir ils ont dansé. Le premier soir je sais pas comment ça s’est passé mais les soirs d’après il venait au bourg parce qu’il y avait pas de courant encore dans le village et il a dansé pendant 8 jours à Trinivelle avec de bons chanteurs. Ils ont passé les meilleurs moments de toutes ses enquêtes là-bas et malheureusement quand les cassettes ont été stockées au ministère de la culture, elles se sont dégradées et c’est pour ça que sur le livre à Guilcher, y’a pas beaucoup la gavotte d’ici.