Jean-Michel Veillon

Divroet New(e)z : Comment as-tu débuté dans le monde musical ?
Jean-Michel Veillon : Par la danse traditionnelle bretonne, à l’âge de 11 ans, au Cercle de Pléhérel (Fréhel, Côtes d’Armor).
Puis j’ai appris à sonner de la bombarde, principalement en autodidacte, avec toutefois l’aide ponctuelle de François Tutoré (Kevrenn de Rennes), puis George Epinette et Jean Baron, que je rencontrais de temps à autre. J’ai ensuite fait un stage (en 1975) avec Gilbert Hervieux. Je dois beaucoup à tous ces sonneurs.

DN : Tu fais partie de plusieurs groupes, n’as-tu jamais souhaité jouer en bagad ?
JMV : Si, et je l’ai fait, car j’ai été invité à participer au championnat de Bretagne des bagadoù (en 1976 je crois) avec le Bagad de St Cast, alors dirigé par le regretté Gilles Esnault. J’ai même projeté de rejoindre un bagad comme Bleimor ou Kemper, mais mon attirance pour la musique de couple biniou-bombarde m’en a détourné. Puis il y a eu la flûte…
Mais par la suite, j’ai également joué de la flûte avec le Bagad Kemper à plusieurs reprises (sur scène et/ou sur CD)

DN : Pourquoi as-tu choisi la flûte traversière irlandaise ?
JMV : La sonorité de cet instrument m’attirait : au sein des quelques groupes de musique irlandaise qui l’utilisaient, la flûte était présente tout en restant assez discrète, à la fois enveloppante et ténue. Bref, elle m’intriguait et j’ai voulu en savoir plus. Et j’ai été absolument stupéfait lorsque j’ai entendu – puis rencontré – Matt Molloy (ex-Bothy Band, Planxty, et maintenant dans The Chieftains)

DN : Y en a-t- il de plusieurs sortes, comment les différencie-t-on ?
JMV : En fait, l’appellation « flûte traversière irlandaise » est partiellement incorrecte, car le type de flûte dont on parle ici est tout simplement le modèle ancien à 6 ou 8 clefs qui a succédé à la flûte baroque – ou traverso – et qui était courant à peu près partout en Europe au XVIIIème siècle (le « Siècle de la Flûte »). Il existait plusieurs écoles de facture (française, allemande puis anglaise) qui avaient une production très importante. Lorsque ces flûtes à perce conique ont été abandonnées pour le modèle dit « système Boehm » (perce cylindrique, clétage plus élaboré, puis utilisation du métal au lieu du bois), elles ont été petit à petit récupérées par des émigrants irlandais (notamment à Londres), qui les ont ramenées chez eux, principalement dans l’ouest de l’Irlande (Sligo, Roscommon, Leitrim, Fermanagh). C’est ainsi que la flûte traversière en bois est apparue dans la musique irlandaise, courant XIXème, et y est graduellement devenue très prisée.
Depuis quelques décennies, la flûte traversière en bois a gagné du terrain – on l’entend en musique bretonne depuis le début des années 70 – , et elle est à nouveau fabriquée ici ou là, comme en Irlande (Murray, Cotter, Hamilton, Seery…), aux USA (Olwell,…), en Australie (Grinter, McGee…), en Angleterre (Wilkes…), en Suisse (Aebi…)… et en Bretagne (voir ci-dessous) !

DN : Le son est-il très différent de l’une à l’autre ?
JMV : Les différences de son existent et elles sont souvent liées à la facture : largeur de la perce intérieure, épaisseur du matériau, coupe du biseau (embouchure), etc… Mais c’est aussi l’instrumentiste qui va faire sonner une flûte, et là, les choses deviennent un peu plus compliquées…
Ceci dit, la flûte traversière en bois garde des caractéristiques de son très reconnaissables (car la division de l’air sur le biseau se fait sans autre conduit autre que les lèvres de l’instrumentiste, à la différence d’une flûte à bec) et communes à bien d’autres traversières existantes.

DN : Quel bois utilise t’on pour la fabrication ? Combien de clés y a t’il ?
JMV : Ces flûtes sont faites en ébène (grenadille, ébène du Mozambique ou du Gabon) ou en buis, parfois avec d’autres bois européens ou exotiques. Les flûtes les plus courantes sont dans le mode de Ré (6 trous bouchés = ré) mais on en trouve de plus aiguës : en Mi bémol, Fa (tierce flûte), ou plus graves : Do, Si bémol.
Le nombre de clefs est variables, certaines peuvent être doublées, le maximum étant en général 8 clefs. La plupart des facteurs de flûtes peuvent fabriquer des flûtes sans clefs ou avec le nombre de clefs souhaité par l’acheteur.

DN : Comment entretient-on cet instrument ?
JMV : Il faut suivre les recommandations du fabricant ! Au début, il faut généralement aider le bois à prendre de la densité en le huilant légèrement avec de l’huile d’amande douce.
Il faut aussi éviter les changements de température et d’hygrométrie brutaux et, bien entendu, les chocs. Et enfin il faut nettoyer régulièrement les trous et l’embouchure (avec un coton légèrement humide).

DN : Quelles capacités physiques ou aptitudes particulières faut-il pour en jouer ? (écartement des doigts, grosseur des doigts)
JMV : C’est la position générale du corps (et surtout du torse, des bras et de la tête) qui importe le plus. L’écartement des doigts est rarement un problème. J’enseignais tout récemment en Irlande et j’ai vu une fillette de 9 ans jouer remarquablement et sans difficultés apparentes des morceaux pourtant difficiles… et elle était loin d’avoir des mains de bûcheron !

DN : Quelles sont les astuces de doigté ? On peut tout faire comme sur une traversière classique (trilles, flaps) ? Il y a des choses en plus ?
JMV : Hum. C’est un sujet à aborder en stage ou en atelier. Je me limiterai à dire qu’il faut avant tout éviter toute crispation dans les mains et les bras, et ne jamais lever les doigts plus haut que nécessaire…
Les chromatismes sont assurément moins aisés et souvent plus aléatoires que sur une flûte métal, à cause de la différence de conception, de clétage, etc. Par contre les effets de doigté ou de souffle sont multiples, et on peut expérimenter sans cesse dans cette direction. Mais comparer les deux flûtes (car je rencontre beaucoup de flûtistes classiques ou jazz) me ramène sans cesse aux points en commun, à l’aspect universel de la flûte, traversière ou pas d’ailleurs ! C’est un instrument si ancien….
Je visitais l’autre jour les grottes d’Oxocelhaya (Pays Basque) où ont été trouvées des flûtes en os vieilles de 31 000 ans…

DN : Et alors, avec une traversière irlandaise, on ne joue que de l’irlandais ? (des références de groupes, solistes…)
JMV : Comme je l’ai expliqué, ce ne sont pas les irlandais qui ont inventé la flûte traversière en bois, donc il n’y a pas de restriction particulière sur ce que l’on peut jouer avec un tel instrument. Par contre, les manières de jouer (il y en a plus d’une) créées par les musiciens irlandais au fil des années permettent vraiment de leur reconnaître un style particulier de jeu, autant au niveau du souffle que de l’ ornementation.
Lorsque j’ai commencé à jouer la flûte (1977) nous n’étions qu’une petite poignée de flûtistes en Bretagne : Alan Kloatr, Patrick Molard, Michel Bonamy (très tôt parti vivre en Irlande) , Michel Pichavant (parti travailler à Paris), Per Tallec, Erwan Ropars, Marc Gironce, etc… (mes excuses à ceux que j’oublie).
Au début, nous interprétions presque exclusivement de la musique irlandaise et nous ne cherchions pas vraiment à jouer de la musique bretonne (que nous avions l’occasion de jouer sur d’autres instruments). C’est petit à petit, sur les demandes et les conseils de bien des danseurs, sonneurs et mélomanes, que je me suis efforcé à créer un type de jeu qui puisse restituer la musique bretonne – ou en tout cas la musique bretonne telle que je la percevais – sans la dénaturer. En somme, je n’ai fait que répéter un processus d’adaptation ancestral.

Mais les choses ont évolué (youpi) ! Il y a maintenant des dizaines de flûtistes en Bretagne : Erwan Hamon, Sylvain Barou, Yann Cariou, Jean-Luc Thomas, Nicolas Quémener, Yannig Alory, Stef Morvan, Malo Carvou, Phil Boisard… je ne peux les citer tous – et nombreux sont les groupes qui ont utilisé la flûte depuis 20 ans : Gwerz, Barzaz, Den, Storvan, Pennoù Skoulm, Skeduz, Darhaou, Carré Manchot, etc… et j’en oublie ! Je crois qu’on peut désormais dire que la flûte traversière en bois a trouvé sa place dans la musique bretonne, et je suis fier d’y avoir contribué, car j’aime de plus en plus la flûte.

DN : Combien de temps faut-il pour jouer correctement de la flûte traversière irlandaise ? Il y a des cours ? des stages ?
JMV : Je suppose que le temps de l’apprentissage dépend d’abord de l’apprenti, en tous cas en ce qui concerne les activités de loisirs ! Quant aux cours et aux stages, il y en beaucoup en Bretagne de nos jours. Il suffit de s’adresser aux écoles de musiques inter-communales pour trouver ce qu’on cherche.
Pour ma part, je n’enseigne que ponctuellement, car les tournées ne me permettent pas de dispenser un enseignement hebdomadaire régulier. J’anime pas mal de stages ou d’ateliers (souvent à l’étranger, et notamment en Irlande) mais j’insiste pour qu’à chaque fois, un ou plusieurs concerts (solo ou duo) soient liés au stage.

DN : Quelques bonnes adresses si on veut s’acheter une traversière irlandaise ?
JMV : Il y a bien entendu Chris Wilkes, dont je joue les flûtes, mais il faut être prêt à attendre pas mal de temps (selon les périodes, de 7 à 10 ans) !
Chris WILKES
The old school Moreton – Eye – HRD6 ODP LEOMINSTER – GRANDE-BRETAGNE
email : christopher@wilkes51.fsnet.co.uk ou : flutemaker@onetel.com

Et pour ceux qui souhaitent trouver une flûte en Bretagne et attendre moins longtemps, je recommande :

SKOPAVEL (Stef Morvan)
Chantier nautique de Moulin-Mer – Rte du phare de Pouldohan – 29910 Trégunc
+33 (0)2 98 60 21 70 – courriel : skopavel@wanadoo.fr

Gilles LEHART
Kernijen – 22140 Trézelan + 33 (0)2 96 45 36 03

Pol JEZEQUEL
Kerahun – 56160 Persquen
+33 (0)2 97 39 96 62 – courriel : poljez@hotmail.com

Louis JOURDAN
Moustoiric 56850 Caudan
+33 (0)2 97 05 57 37 – Site : www.ifrance.fr/la-flute-en-chantier

DN : Que penses tu des sonorités importées (ex : orientales) dans la musique traditionnelle ?
JMV : Tout dépend de ce qu’on entend par sonorité : adaptation d’une technique de jeu ? Présence d’un instrument oriental comme le saz ou le derbouka dans un morceau breton ? Dans le deuxième cas, ça ne me gêne pas à priori, mais tout dépend de ce que cet instrument « raconte » dans la musique ! S’il cherche pas tous les moyens à monopoliser le discours musical, sa présence peut vite devenir lourde… Mais je pourrais dire la même chose d’une technique ornementale mal adaptée, mal utilisée ou trop « m’as-tu-vu » sur un instrument comme la bombarde ou le biniou !
En résumé, l’importation d’un instrument ne me gêne pas (ce qui serait étrange, car je joue un instrument qui n’est pas traditionnel au sens ancienneté du terme !), ni même l’innovation ornementale or orchestrale, mais je me méfie des « trucages » musicaux trop insistants, qu’ils soient virtuoses ou pas : pour moi il y a en musique une différence importante entre glisser une référence (ethnique ou non) dans un morceau – ou même dans l’orchestration constante d’un groupe – et répéter un clin d’œil avec insistance au point qu’il en devienne lourdingue. Je préfère les petites touches fugitives aux tirs tendus…
Ceci dit, le talent et l’humour font passer bien des choses, et c’est tant mieux !

DN : As-tu un gri-gri ou un rituel avant de rentrer sur scène ?
JMV : Pas de gri-gri, non. Avant de monter sur scène, j’essaie évidemment de discipliner ma respiration (mais peut-on appeler ça un rituel ?) : ce n’est pas toujours facile, car j’aime bien les fous rires qui précèdent parfois un concert ou un passage au fest-noz. Cela dit, je m’accommode tout aussi bien d’une certaine tristesse dans ces moments-là : ça inspire et ça aide à respirer ! Bref, c’est selon les circonstances et selon mon humeur !

DN : Quels sont tes projets d’avenir ?
JMV : La sortie imminente – enfin !- du CD du nouveau groupe Toud’Sames (Lors Jouin : chant/Alain Genty : basse/ Hopi Hopkins & Dom Molard : percus/ et moi aux flûtes). Ce CD s’appellera « Son An Den Dilabour » (le chant du chômeur) et nous sommes encore en négociations avec des maisons de disques.
Et puis quelques enregistrements, dont un solo auquel je réfléchis activement, et des projets qui apparaîtront sur mon site www.jmveillon.net (site d’où l’on peut m’envoyer des messages !)

DN : Petit mot de la fin ?
JMV : Mersi deoc’h toud ha ken ‘wech all ! Merci à vous et à la prochaine !