Alexis Meunier

Divroet New(e)z : quel cursus as-tu suivi ?

Alexis Meunier : je suis né en 1983. J’ai commencé à suivre des cours de cornemuse à l’âge de 8 ans à Amzer Nevez (Ploemeur, 56) avec Jean Luc Le Moign. Après une année de cours, Bernard Le Gal a ensuite pris le relais pendant deux ans. Je les remercie de m’avoir donné de bonnes bases. En parallèle, j’ai commencé à jouer en groupe avec le bagad école de Lorient. Suite à un déménagement dans le Finistère, j’ai dû changer de professeur.
Je remercie encore Jean Luc Le Moign de m’avoir orienté vers Hervé Le Floc’h. J’ai donc pris contact en septembre 1994 avec Hervé. Je n’avais alors aucune idée de ce qu’était le Bagad Cap Caval, qui venait tout juste d’accéder à la seconde catégorie. Pendant l’année qui a suivi, je crois avoir réalisé ma plus grosse progression. En effet, en quelques mois, j’ai appris tous les mouvements qui me manquaient encore, y compris les ornements de piobaireachd.J’ai commencé à jouer en pipe-band en février 1995 avec Cap Caval. Je n’ai intégré le bagad que l’année suivante, pour le concours de Brest 1996, à l’âge de 12 ans. Lors de la même année, j’ai effectué avec le groupe mon premier déplacement en Écosse. J’ai donc participé au « World’s », comme on les appelle, et à mon premier « games » en solo (3e place, à Crieff, en Marche-Strathspey-Reel, en catégorie Junior). J’ai également pu assister à Oban à « l’Argyllshire Gathering », l’équivalent des championnats du monde pour les solistes. Vous pouvez vous douter des souvenirs qu’une telle expérience laisse. Sans doute est née cette année là une certaine passion pour l’Écosse.

Depuis 1996, j’ai participé à tous les concours du championnat des bagadoù. J’ai également continué à m’inscrire régulièrement aux concours de solistes en Bretagne et en Écosse. Ces concours sont un excellent moyen de se dépasser, de chercher à faire toujours mieux. Parallèlement, Hervé m’a conseillé de participer aux stages organisés par l’Association Bretonne des Solistes de Cornemuse, l’A.B.S.C, où j’ai rencontré Jakez Pincet. Ces stages m’ont permis d’approfondir encore mes connaissances.

Avec un peu de recul, je dois avouer que ma démarche a toujours été personnelle. J’ai toujours cherché à progresser au maximum, sans vouloir absolument jouer dans tel ou tel groupe. Cependant, pour être complètement honnête, je dois avouer que la progression du Bagad Cap Caval et la mienne sont sans doute sœurs. J’essaie aujourd’hui de tirer vers le haut ce formidable groupe autant qu’il a pu le faire pour moi. Simple échange de bons procédés.

Depuis 1996, je me suis toujours débrouillé pour retourner tous les ans quelques jours en Écosse. A cet égard, je remercie mes parents de m’avoir soutenu, de m’avoir supporté (dans les deux sens du terme) de mes premières fausses notes à aujourd’hui.

J’ai été curieux de découvrir tous les aspects de mon instrument, c’est pourquoi j’ai aussi joué en couple. Avec Dominique le Boucher, j’ai pu avoir une réelle expérience. Nous avons ainsi commencé à jouer en 1999 et réussi à obtenir la 4e place à Gourin. L’année suivante, nous avons remporté le trophée Hervé Le Meur lors du Festival de Cornouailles. J’ai dû arrêter faute de temps. Je n’exclus pas de recommencer, mais encore faut-il que quelqu’un accepte de jouer avec moi ! J’ai par ailleurs demandé fin 2002 à Xavier Bodériou, Daniel Moign et Sylvain Hamon de jouer en quatuor : « le groupe ADSX, la cornemuse à haut débit » était né. C’est vraiment une expérience unique. Les sensations sont énormes : le jeu du solo et la puissance sonore du groupe ! En plus, c’est vraiment bien de jouer avec les potes !

DN : quelles sont les qualités essentielles du soliste ?

AM : être exigeant avec soi même. Avoir de la rigueur et de la méthode. Se remettre en cause régulièrement. Jouer un répertoire adapté. Les choses ne viennent pas toujours tout de suite. Outre les qualités et les facilités naturelles que certains peuvent avoir, une certaine quantité de travail est nécessaire. Je me rappelle avoir piqué une ou deux grosses colères sur mon instrument parce que je n’arrivais pas au résultat que je voulais. Il y a des moments de hauts et de bas, mais je n’ai jamais renoncé. Aujourd’hui, j’estime que je peux encore progresser, et heureusement. Alors, je continue à travailler. Concourir en soliste demande de prendre sur soi pour contrôler le stress et la fatigue éventuelle. Cela permet par ailleurs de combattre la timidité. Être seul à jouer peut être un exercice ingrat. Chaque concours est le moment de mesurer les progrès et les lacunes dans ces domaines également.

AM : bien se préparer pour chaque échéance. Ne serait-ce que pour ne pas avoir de remords.

S’enregistrer peut être un bon moyen d’avoir un regard plus neutre sur son jeu, car lorsque l’on joue, notre perception peut être « faussée ». Il faut également arriver avec un instrument bien affûté, car le jour J, on a rarement le temps de changer les réglages. Le son de l’instrument fait partie intégrante de la prestation. Le son, c’est comme le reste, ça se travaille ! Enfin, il faut accepter les critiques, accepter d’être jugé.

DN : quels stages doit-il faire ?

AM : il existe aujourd’hui des stages un peu partout, et tant mieux. Il y a ceux des fédérations départementales de B.A.S, mais aussi ceux de l’A.B.S.C., et j’en oublie sûrement. Il en existe aussi en Écosse, mais ceux existant en Bretagne, pour ne pas dire en France, sont tout à fait satisfaisants.
J’ai eu l’occasion de suivre ces stages de 1996 à 2000 à raison de deux stages en moyenne par an. Depuis, j’ai eu l’honneur d’être convié à y participer comme professeur. C’est pour moi, une certaine continuité. J’aime bien faire partager mon expérience, rencontrer des gens pendant les stages !

DN : quels sont les concours de solistes sur lesquels les jeunes peuvent se faire les dents ?

AM : pour les jeunes, il existe plusieurs concours. D’abord, il y a celui organisé dans le cadre de la journée de la cornemuse par BAS 29 à Quimper, fin décembre. Il y a aussi ceux de Plabennec (29), de Gourin (56) (organisé par l’A.B.S.C), Menez-Meur (29) et celui organisé par le festival de Cornouailles en juillet. Pour les « jeunes et les moins jeunes », il y a ceux de Menez Meur, Quimper, Guingamp, Vannes, celui organisé par le Festival Anne de Bretagne en Loire Atlantique, … qui sont ouverts à tout le monde.

DN : quelles sont les obligations pour préparer un concours ? (droit d’entrée, porter le kilt ?, les pièces à présenter, etc.)

AM : aucune tenue n’est exigée en Bretagne, sauf à être présentable ! Le répertoire dépend de la catégorie. Pour les moins de 15 ans, une marche ou une danse écossaise, et en breton, une marche (ou une mélodie) et une danse. Chaque concurrent est libre de présenter les airs qu’il veut. Pour les moins de 20 ans « non confirmés », c’est à peu près le même répertoire. Pour les moins de 20 ans « confirmés », une suite de musique bretonne composée d’une marche, d’une mélodie et d’une danse. En musique écossaise, une suite de compétition de type Marche, Strathspey, Reel est généralement demandée. Le choix des airs reste libre, bien entendu.

En Écosse (et ailleurs), le port du kilt est généralement obligatoire. Le répertoire s’articule entre la musique légère (marche, strathspey, reel et jig), et le piobaireachd. Dans les games « standard », 2 ou 3 suites de musique légère sont à présenter ainsi qu’une pièce de piobaireachd. Mais cela peut aller jusqu’à 6 suites « marche, strathspey, reel » et 8 pièces de piobaireachd ! D’autres concours enfin imposent de présenter des airs issus d’une liste publiée à l’avance. Par conséquent, la liberté est plus restreinte, et le délai pour apprendre les morceaux est également réduit.

Le plus souvent lors des highland games, les concurrents doivent payer des frais pour s’inscrire. Sur ce point, les écossais font honneur à leur réputation ! Je prie les organisateurs bretons de ne pas les imiter !

DN : est-il nécessaire de faire partie d’un bagad pour être soliste ?

AM : a priori non. L’une et l’autre sont des formes de jeu qui peuvent sembler indépendantes et autonomes. Néanmoins, rares sont les solistes qui ne jouent pas aussi en groupe. J’irai même jusqu’à dire que le soliste est souvent quelqu’un qui se sert de son expérience personnelle pour la redistribuer dans le groupe ! Ainsi, même si cela peu paraître paradoxal, le travail de soliste peut profiter au(x) groupe(s). Les meilleurs solistes actuels sont des figures incontournables de la scène des pipe-bands. Pour ne citer que quelques exemples, Chris Armstrong est leader de Scottish Power (et avant lui Roderick MacLeod), Jack Lee est pipe sergent de Simon Fraser University, Gordon Walker est leader de son groupe, …
En Bretagne aujourd’hui, la grosse majorité des jeunes qui apprennent la cornemuse le font au sein d’un bagad. Il paraît alors difficile de se séparer totalement du bagad, une fois qu’on a atteint un certain niveau.

DN : y a-t-il une méthode pour développer son expression musicale ?

AM : je ne sais pas. Il n’existe pas une méthode incontournable. L’expression musicale se développe petit à petit au détour d’une écoute de CD, d’un concert, d’un concours de couple, d’un fest-noz, d’essais (souvent ratés), … Je crois qu’il faut être curieux et écouter un maximum de choses. Aujourd’hui, l’accès à la musique et aux médias en général est très facile. La tâche semble en être d’autant allégée.

DN : y a-t-il des conseils techniques pour obtenir un son de soliste ?

AM : le son est quelque chose de primordial en soliste. La quête du son est un peu la quête du Graal. Une fois que l’on tombe dedans, on cherche à toujours faire mieux ! Une bonne performance en solo repose inéluctablement sur un son « bé-ton » ! Il faut distinguer l’accord et la qualité du son proprement dite. Évidemment, il faut tenter d’avoir un son stable tout au long de sa performance, et cela peut tourner au challenge pour un piobaireachd de 15 minutes ! Mais par ailleurs, il faut travailler le timbre de l’instrument, chercher un son riche, que ce soit au niveau du levriad (chanter) ou des bourdons. Il n’y a pas de recette miracle, là encore. Il faut tâtonner, faire des essais. Mais il est indéniable qu’entre deux cornemuses accordées, la finesse du son fera alors toute la différence. Je suis plutôt fier de jouer sur une cornemuse bretonne, qui a été faite par Fanch Gourves.

Je crois que jouer avec un levriad en bois et des anches de bourdons en roseau apporte réellement une certaine richesse de son. Pour autant, les anches en roseau demandent un entretien plus important que les anches synthétiques. Je comprends que l’on puisse jouer avec des anches en plastique pour des raisons de confort. Mais, j’ai déjà vu des jeunes apprendre la cornemuse sans avoir jamais joué avec de anches en roseau. Je crois que pour ne pas perdre de vue la qualité du son, un bon test consiste à comparer, lorsque l’on choisit des anches, le son d’une anche synthétique à celui d’une anche en roseau afin de prendre conscience de la différence pouvant exister. Après, tout est question de compromis. Certains parviendront sans doute à obtenir un meilleur son avec des anches en plastique que d’autres avec des anches en roseau. Il est aussi possible de faire des mix : une anche de basse en roseau et des anches de ténors synthétiques.

Enfin, le sonneur s’exprime par son instrument, il est donc essentiel que ce dernier ne laisse pas indifférent. Pour aller jusqu’au bout, je dirai que bien souvent les premières notes jouées permettent de révéler la personnalité du sonneur !

DN : le son d’une cornemuse soliste est-il le même que le son d’une cornemuse qui joue en bagad ?

AM : pour prolonger ma réponse à la question précédente, je crois que l’essentiel est d’avoir un joli son et un instrument stable. Il est donc tout à fait possible de jouer avec le même instrument, et les mêmes anches en solo et en bagad. Néanmoins, jouer seul (en solo ou en couple) ne répond pas exactement à la même logique que celle existant en groupe. Chaque exercice peut s’accompagner d’ajustement. Le jeu en bagad nécessite de respecter une logique collective. Il faut que tous les sonneurs jouent parfaitement accordés ensemble (ou le mieux possible !). Le minimum est que tout le monde joue avec les mêmes levriadoù. Jouer en bagad ou en pipe-band demande d’avoir une certaine puissance sonore, tandis que dans le jeu individuel, la puissance n’est pas un critère essentiel. L’instrument ne doit requérir qu’un minimum d’effort physique pour pouvoir se focaliser au maximum sur la musique. La hauteur du son peut aussi être génératrice de difficulté. En effet, lorsqu’il faut jouer groupe, on peut être amené à jouer avec des instruments extérieurs dont la hauteur est fixe, ou presque. Jouer avec les bombardes amène aussi à limiter la hauteur à laquelle on peut jouer. La difficulté aujourd’hui est que les luthiers écossais fabriquent des instruments dont le diapason est de plus en plus haut, tandis que celui des bombardes s’est stabilisé depuis quelques temps.

DN : Alexis, quels sont tes projets d’avenir ? Et ton petit mot de la fin ?

AM : “mon objectif à court terme est de terminer mes études, c’est-à-dire obtenir le diplôme de notaire.
Pour ce qui est de la musique : continuer à me faire plaisir, continuer à progresser, et pourquoi pas….glaner encore quelques petits prix….! (lol).

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