Gilles Le Bigot

Entretien avec un sonneur
Gilles Le Bigot – Guitariste

Divroet Ne(w)ez
: Depuis combien de temps fais-tu partie du groupe Skolvan ?

Gilles Le Bigot : Depuis sa création en 1984.

DN : ça t’est venu comment cette collaboration ?

GLB : Je faisais partie du groupe GALORN avec Jean Michel Veillon entre 1978 et 1981, je cherchais donc à prolonger une expérience de groupe dans le cadre du fest noz, qui reste pour moi un cadre privilégié pour tout jeune musicien cherchant à se produire en public. De plus le début des années 80 a vu l’émergence de groupes acoustiques (Pennou Skoulm / Carré Manchot / Skolvan / Storvan…) nous étions alors très influencés par le modèle irlandais (Planxty / Bothy Band) et pensions qu’il était possible de faire la même chose ici en Bretagne.Je venais de connaître Youenn Le Bihan (sonneur à l’époque) qui m’a proposé d’intégrer le groupe qu’il était en train de créer (le nom de Skolvan est arrivé un peu plus tard)DN: Tu es spécialisé en musique bretonne aujourd’hui, et pour autant, tu aurais pu travailler sur n’importe quel registre. Pourquoi avoir choisi ce style de musique ?GLB : Mon parcours musical a débuté par la chanson, puis à 14 ans j’ai été bassiste dans un groupe de rock. C’est à 15 ans (1974) que j’ai commencé la guitare ‘folk’ très naturellement (et comme la plupart des guitaristes à l’époque) par le folk américain de Doc Watson et le folk baroque de John Renbourn. Bien entendu le blues n’était pas loin et reste aujourd’hui pour moi l’une de mes musiques préférées.

Puis j’ai découvert en 1975 et grâce à Alan Stivell (que je ne remercierai jamais assez) qu’il y avait une musique en Bretagne (j’habitais St Brieuc, la tradition y était absente…) Pour un jeune guitariste qui continuait à vénérer Jimi Hendrix, la guitare de Dan Ar Braz a été un choc, une révélation (quel bonheur de jouer à ses côtés plusieurs années après dans l’Héritage des Celtes !). En 1976, il y a eu le premier voyage en Irlande, la découverte de la musique et des groupes, puis les festoù noz et le grand bazar qui se met en marche… (voir chapitre précédent).

Je pense que les Irlandais m’ont révélé qu’il était possible de jouer la musique du pays où on est né. J’avais acquis la certitude, à la fin des années 70, qu’il y avait quelque chose de passionnant à faire avec la musique bretonne… Comme nous étions quelques-uns uns à penser la même chose (Jean Michel Veillon, Jacky Molard, Soïg Sibéril, Christian Le Maître…) alors pourquoi pas tenter l’expérience !

La suite a été la rencontre et la collaboration avec des musiciens issus de la tradition (Youenn Le Bihan / Skolvan. Yann Fanch Kemener / Barzaz etc…) quand d’autres créaient des groupes tels que GWERZ qui restera mon groupe préféré.

DN : Tu joues d’un autre instrument ?

GLB : Je me suis essayé à beaucoup d’autres instruments. A la fin des années 70, j’ai essayé la harpe celtique puis le concertina. Plus tard j’ai essayé le piano, sans succès non plus, puis la contrebasse avec beaucoup plus d’assiduité, aujourd’hui j’ai gardé le tambura bulgare que j’ai adopté en concert. En fin de compte chacun de ces instruments apporte un éclairage différent sur la musique, mais la guitare restera l’instrument qui me permet le mieux de m’exprimer.

DN : En tant que musicien professionnel, quel est ton regard sur la musique de bagad aujourd’hui ?

GLB : Je pense que la musique de bagad a suivi le même parcours que la musique de groupe depuis environ 25 ans. C’est à dire une évolution extraordinaire qui a contribué à tirer la musique et la culture bretonne vers le haut. J’ai beaucoup de respect pour la musique de bagad et pour le travail impressionnant réalisé par des musiciens dits ‘amateurs’ qui n’ont bien souvent rien à envier à d’autres musiciens dits ‘professionnels’.

DN : Tu penses qu’il s’agit d’une bonne chose alors ?

GLB : Oui, je pense qu’une évolution est toujours bénéfique, je pense plus généralement que plus il y a d’expressions différentes sur la base de notre musique et plus ceci est la preuve d’une bonne santé, même si je ne partage pas toujours les directions prises et les choix musicaux (mais les goûts et les couleurs…) en ce qui concerne les bagadoù, le niveau technique est incontestable, voire impressionnant.

DN : Selon toi, faudrait encore y apporter des points d’amélioration ?

GLB : Heureusement ! le jour où une musique ou un style musical ne pourra plus être amélioré, ce sera le signe d’une disparition prochaine…

Je pense que du côté du pupitre percussions il y a encore des choses à trouver, peut être dans le sens d’un allégement (ça part parfois un peu dans tous les sens).

Concernant les autres pupitres, je trouve que cela pêche parfois dans le domaine de l’orchestration et en particulier dans le domaine des nuances. Par exemple, s’il y a 15 bombardes, pourquoi faut-il qu’elles jouent toutes les 15 pratiquement tout le temps. En fin de compte le bagad est un orchestre qui devrait fonctionner comme un orchestre symphonique, la puissance est telle qu’il faut l’utiliser par petites touches, uniquement pour souligner un propos musical à un moment précis. C’est parfois ce que l’on entend déjà, mais je pense qu’il faut aller beaucoup plus loin encore dans ce domaine. Le bagad devrait pouvoir faire des stages sous la direction de chefs d’orchestres ou de musiciens arrangeurs qui proposeraient à partir du répertoire existant des solutions différentes, qui pourraient inspirer par la suite les penns sonneurs.

DN : Tu aimerais retravailler sur un projet avec tout un bagad ?

GLB : Oui bien sûr, j’ai eu une expérience d’environ 10 ans avec le bagad Kemper, les premières ‘incursions’ dans l’orchestre ont été difficiles, car le bagad est une ‘bulle’ tellement complète qu’il est difficile de s’y intégrer. Mais avec le temps les choses se sont décantées et je garde en mémoire deux grands moments de bonheur avec le bagad Kemper : HEP DISGROG le disque enregistré en studio et bien entendu le spectacle AZELIZ IZA. Une nouvelle collaboration n’est du reste, pas exclue, nous en avons déjà parlé avec Jean Louis Hénaff et ce sera à nouveau pour moi un grand plaisir. J’aimerais en effet prolonger ce travail en essayant cette fois d’intervenir en amont, c’est à dire participer à l’arrangement du bagad en y intégrant tout de suite la place des cordes ( ou autres instruments extérieurs intervenant), au lieu de poser des guitares sur un morceau déjà orchestré.

DN : Il y a 1 partition / 1 air que tu aimes particulièrement et voudrais nous conseiller ?

GLB : Très difficile à répondre… Le bagad est aujourd’hui capable de presque tout jouer et le répertoire breton est infini.

DN : Tu peux nous expliquer ce que c’est que l’accord ouvert ?
GLB : L’accord ouvert est en réalité une option qui consiste à remplacer l’accord dit ‘standard’ (le temps d’un morceau ou, comme dans mon cas, de manière définitive) en accordant la guitare à vide de manière différente. L’accordage standard est en partant de la corde grave: mi/la/ré/sol/si/mi; L’accord ouvert que j’utilise (DADGAD) est : ré/la/ré/sol/la/ré. J’ai adopté cette manière de jouer en 1979, constatant que ‘l’effet bourdon’ était plus indiqué pour accompagner la musique bretonne, qui est plutôt ‘modale’.

DN : Comment est-il né ?

GLB : Sur la guitare, l’accord ouvert est né du blues (il y a une multitude de façons de ré-accorder la guitare) avec la technique dite du ‘bottle neck’ les vieux bluesmen chantaient en s’accompagnant de cette manière. Dans les années 70 l’accord ouvert (DADGAD) a été repris par des guitaristes irlandais comme Micheal Ô Domhnaill (Bothy Band) ou Pierre Bensusan en France.

En Bretagne nous étions deux (Soïg Sibéril et moi) à adopter cette technique au même moment, depuis cette ‘option’ est devenue une sorte de ‘standard’ en Bretagne, sachant qu’il n’y a aucune exclusivité là-dedans et que l’accord standard reste tout à fait possible.

DN : Tes projets d’avenir pour l’année qui vient tournent autour de la musique bretonne ?

GLB : Mes projets sont multiples. SKOLVAN continue son petit bonhomme de chemin, nous avons sorti le ‘LIVE IN ITALIA’ en 2004 et allons tranquillement nous acheminer vers un nouveau répertoire avec des festoù noz et de nombreuses tournées à l’étranger (version concert).

EMPREINTES a été donné en concert au mois de janvier 2005 pour la 3e fois, l’équipe est composée de : Marthe Vassallo/ Jean Michel Veillon/ Bernard Le Dréau/ Ronan Pellen/ Erwan Volant/ Ludovic Mesnil. L’ensemble a énormément gagné en maturité et je travaille actuellement sur un nouveau répertoire de compositions avec une résidence à la clé en début d’année prochaine et, j’espère, un nouveau CD courant 2006.

En musique de groupe, je citerais enfin LES VOIX DE LA TERRE (Karen Matheson/ Karan Casey/ Marthe Vassallo/ Julie Murphy + 9 musiciens) avec qui nous serons à nouveau au Festival de Cornouaille le dimanche 17 juillet. C’est par ailleurs un concept que je souhaite développer à l’avenir.

Concernant les petites formules, je continue le travail avec le TRIO DIZANO : Guitare, Accordéon, Clarinette (avec Loig Troel & Franck Fagon). J’ai repris ma collaboration en duo avec Jean Michel Veillon (DUO VEILLON / LE BIGOT) pour l’instant en fest noz. D’autre part, je travaille pour la première fois en duo avec Soïg Sibéril, sur le concept de la ‘Guitare Celtique’.

Le premier concert du DUO SIBERIL / LE BIGOT aura lieu à Carhaix le 03 juin prochain, cette expérience est importante car nous nous côtoyons depuis très longtemps et avons été les deux guitaristes à introduire l’accord ouvert en Bretagne, c’est donc la rencontre, pour la première fois.

Enfin je serai en tournée du 22 juillet au 06 août avec le DUO O’CONNOR/ LE BIGOT, Gerry O’Connor est le fameux violoniste irlandais qui fait actuellement un tabac en Irlande avec son disque solo ‘ Journeyman’ c’est par ailleurs un ami de longue date avec qui j’ai joué au sein du groupe irlandais ‘ La Lugh’ et tourné en Bretagne avec le groupe Etna Trio.

DN : ton mot de la fin ?

GLB : On ne s’ennuie pas en Bretagne !!!

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